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Littérature anglaise - Page 73

  • En sourdine

    Pour traduire Deaf sentence, le titre du dernier roman de David Lodge (2008), Maurice et Yvonne Couturier ont opté pour La vie en sourdine, ce qui convient très bien à la situation de Desmond Bates, professeur de linguistique à la retraite, devenu dur d’oreille. S’appuyant sur sa propre expérience, Lodge décrit avec humour et précision les difficultés que sa mauvaise audition provoque dans la vie sociale de son narrateur – en réunion, les prothèses auditives ne sont jamais à la hauteur – et dans sa vie de couple.

     

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    Le studio de David Lodge, une photo de Eamonn McCabe Ó The Guardian

     

    Dans la galerie où il s’est rendu avec Winifred, sa femme qu’il appelle Fred, pour le vernissage d’une exposition, une jeune femme blonde s’est adressée à lui, et au bout d’un quart d’heure, il ne sait plus comment lui dire qu’il ne comprend rien dans ce vacarme et se contente d’acquiescer poliment. Lorsque sa femme l’interroge, sur le chemin du retour, il avoue n’avoir même pas compris son nom. Fred, épousée après
    la mort de sa première épouse, est de huit ans plus jeune que lui ; elle tient un magasin de décoration et l’emmène à toutes sortes d’événements mondains. La terreur de rester seul fait que son époux s’accroche à ce « carrousel socioculturel » malgré son audition dégradée. Sinon, il lui reste la télévision, « le salut des sourds » avec le télétexte et les oreillettes.

     

    Quand la communication orale devient ardue, « le contrôle absolu que l’on a sur le discours écrit devient de plus en plus appréciable », note le professeur en rédigeant son histoire, ou plutôt l’histoire de sa surdité, apparue vingt ans plus tôt, quand il s’est rendu compte qu’il avait du mal à entendre ses étudiants. Sa surdité précoce aux hautes fréquences, plus ou moins compensée par un appareillage, l’ont poussé à prendre sa retraite quatre ans avant l’âge habituel. « La surdité est comique, alors que la cécité est tragique », écrit-il, quelle inégalité entre ces « fenêtres de l’âme » si expressives que sont les yeux et ces drôles de choses charnues voire poilues que sont les oreilles ! « La surdité est une sorte d’avant-goût de la mort, une très
    lente introduction au long silence dans lequel nous finirons tous par sombrer. »

     

    Etre sourd permet, c’est le seul avantage, de s’isoler d’un tas de bruits irritants et désagréables, c’est pourquoi Bates enlève son appareil dans le train, « avec l’impression magique d’être promu instantanément de la seconde à la première classe », quand il se rend dans la banlieue de Londres chez son père, un vieil homme presque aussi sourd que lui, que Fred et sa famille n’apprécient guère, dont l’avenir le tourmente, car il pressent qu’il ne pourra plus vivre seul très longtemps.

     

    Mais La vie en sourdine, en fait le journal du professeur, est tout sauf lugubre. Une certaine Alex lui téléphone un matin : la jeune femme rencontrée à la galerie s’étonne de ne pas l’avoir vu au rendez-vous qu’il lui avait accordé. Elle tient à lui parler de sa recherche universitaire et, une fois qu’il lui a avoué son handicap, l’invite à passer chez elle, pour plus de facilité, ce qu’il n’ose refuser. Après « une espèce de congé sabbatique prolongé », le rythme de l’année universitaire manque au vieux professeur, avec sa succession de tâches qui lui évitaient d’avoir à répondre à la question qu’il se pose à présent chaque matin : « Que vais-je faire de moi aujourd’hui ? » Que quelqu’un s’adresse à lui pour ses compétences redonne un peu d’intérêt à sa vie.

     

    Alex Loom, chez qui il se rend sans en parler à sa femme, consacre sa thèse à « une étude stylistique des lettres de suicidés », un sujet hors du commun. Comme elle ne s’entend pas avec le Prof. Butterwoth, elle aimerait que ce soit lui qui le remplace. Il ne peut pas, parce qu’il est à la retraite et par égard pour son confrère, mais accepte d’en parler avec elle et de replonger dans sa spécialité, l’analyse du discours. Quand il découvre chez lui, dans la poche de son manteau, une petite culotte de femme, il regrette aussitôt d’avoir pris contact avec cette effrontée et la lui renvoie par la poste en mettant les points sur les i. Et voilà qu’Alex le relance chez lui, heureusement en l’absence de Fred : elle a senti que le sujet de sa recherche l’intéressait, s’excuse, promet de ne plus téléphoner chez lui s’il consent à l’aider.

    Comment le professeur va donc s’intéresser au langage des candidats au suicide, comment Alex Loom, une manipulatrice, va se comporter de plus en plus étrangement, comment vont se dérouler en famille les fêtes de Noël et de fin d’année qu’adore Fred, et que Desmond déteste, comment se font et se défont les tensions dans un couple, entre parents et enfants, c’est le sujet de La vie en sourdine, où David Lodge aborde avec un détachement très anglais et une grande franchise les malentendus d’un homme avec la vie.

  • Pas d'amabilité

    « Dans la lecture, l’amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. »

     

    Marcel Proust (cité par Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie) 

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  • Aimer aujourd'hui

    A ceux qui n’arrivent pas à « entrer » dans l’œuvre de Marcel Proust, je conseille le drôlement réussi Comment Proust peut changer votre vie d’Alain de Botton (1997). Celui-ci commence son premier chapitre, « Comment aimer la vie aujourd’hui », avec une anecdote. Dans les années 1920, un journal qui « s’était
    fait une réputation dans le journalisme d’investigation, les potins du Tout-Paris, les petites annonces classées et les éditoriaux incisifs »
    , L’Intransigeant, avait lancé une de ces grandes questions destinées à récolter les avis de personnalités françaises sur l’existence.
      

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    Un savant américain annonçait la fin du monde, une prédiction devenue quasi certitude de mort pour des millions d’hommes – « en ce qui vous concerne personnellement, que feriez-vous avant cette dernière heure ? » (Cela peut paraître futile en cette heure où tant d’Haïtiens souffrent et meurent, et d’autres, hommes et femmes et enfants, ailleurs, chaque jour – la lecture et l’actualité s’entrechoquent parfois.)

     

    Henry Bordeaux poussait la plupart des gens vers une église ou vers la chambre à coucher, se réservant une « dernière chance pour escalader une montagne afin d’admirer la beauté du paysage et de la flore des Alpes ». Berthe Bovy s’inquiétait de « voir les hommes se débarrasser de toutes leurs inhibitions une fois que leurs actions auraient cessé d’avoir des conséquences à long terme ». Une diseuse de bonne aventure estimait que les gens « seraient trop occupés à s’adonner aux plaisirs de ce monde pour se soucier de préparer leur âme à la perspective de l’Au-delà ».

     

    « La dernière personnalité consultée sur ses projets préapocalyptiques fut un romancier renfermé et moustachu, auquel on ne connaissait pas d’intérêt pour
    le golf, le tennis ou le bridge (…), un homme qui avait passé les quatre années précédentes au fond d’un lit étroit sous une pile de fines couvertures de laine, à écrire un roman d’une longueur peu commune sans même le secours d’une lampe de chevet convenable. »
    Et voici la réponse de Proust : « Je crois que la vie nous paraîtrait brusquement délicieuse, si nous étions menacés de mourir
    comme vous le dites. Songez, en effet, combien de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre vie – tient en dissolution, invisibles à notre paresse qui, sûre de l’avenir, les ajourne sans cesse.

     

    Mais que tout cela risque d’être à jamais impossible, comme cela redeviendrait beau ! Ah ! si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous ne manquerions pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter aux pieds de Mlle X…, de visiter les Indes. Le cataclysme n’a pas lieu, nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons replacés au sein de la vie normale, où la négligence émousse le désir. Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort. »

     

    Et Alain de Botton de raconter comment, quatre mois plus tard, Proust « prit froid et mourut. Il avait cinquante et un ans. Invité à une soirée, il s’enveloppa dans
    trois manteaux et deux couvertures, et s’y rendit tout de même, malgré les symptômes d’une légère grippe. Pour rentrer chez lui, il dut attendre un taxi dans une cour glaciale, et attrapa un rhume, qui évolua en une forte fièvre
    qu’on aurait pu calmer s’il n’avait refusé de suivre les conseils des médecins appelés à son chevet.

     

    Par crainte d’être interrompu dans son travail, il déclina leurs offres de piqûres d’huile camphrée et continua d’écrire, sans boire ni manger autre chose que du lait chaud, du café et de la compote. Le rhume se transforma en bronchite, qui à son tour dégénéra en pneumonie. On eut un bref espoir de le voir guérir lorsqu’il s’assit dans son lit et demanda une sole grillée, mais le temps que le poisson fût acheté et préparé, le malade fut pris de nausées et ne put y toucher. Il mourut quelques heures plus tard, d’un abcès crevé dans son poumon. »

  • Les bancs verts

    « Il ne mit que quelques minutes pour arriver au parc. Il entra par la grille couverte de vigne vierge, et longea le quai récemment élargi et bordé de briques de couleur.

    Il fut déçu de ne pas trouver où s’asseoir. Une rangée de bars et de cafés semblait avoir surgi du jour au lendemain le long de l’embarcadère, sorte de boîtes d’allumettes gigantesques aux murs de verre éblouissants au soleil.
    Ce n’était pas une mauvaise idée de doter le parc d’un café avec vue sur la rivière, mais une telle quantité ne laissait plus de place pour les bancs verts autrefois si familiers. En regardant à travers la vitre, il ne vit qu’un couple d’Occidentaux qui bavardait à l’intérieur. Le prix indiqué sur le menu était exorbitant. Chen pouvait encore se le permettre, mais les autres ? »

    Qiu Xialong, La danseuse de Mao

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  • L'affaire Mao

    Je lis rarement des romans policiers mais le titre de cette enquête de l’inspecteur Chen, La danseuse de Mao (The Mao Case, 2007), a retenu mon attention. Qiu Xialong situe son histoire à Shanghai, où il est né en 1953 et où sa famille a souffert de la Révolution culturelle. Etudiant aux Etats-Unis à l’époque des événements de Tian’anmen, il a choisi d’y rester et d’écrire en langue anglaise.

    A la « réunion d’études politiques du comité du Parti » sur « l’urgence de bâtir la civilisation spirituelle en Chine », Chen Cao n’a pas fort envie d’intervenir. Mais un inspecteur principal et un « cadre du Parti en pleine ascension » – Chen, poète reconnu, a étudié l’anglais à l’université – se doit de trouver quelque chose à dire,. Au moment où il se décide, un coup de téléphone l’oblige à sortir : une amie de Ling, son ex-petite amie, lui apprend que celle-ci s’est mariée avec un homme d’affaires en vue, un ECS comme elle (enfant de cadre supérieur).

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    Qipao, robe traditionnelle chinoise

    Mais c’est un autre appel de Pékin qui déclenche la nouvelle mission de Chen : le ministre Huang l’entretient de Shang, actrice devenue célèbre pour avoir dansé avec le président Mao, qui a fini par se suicider. Elle pourrait avoir transmis quelque chose à sa fille Qian, puis celle-ci à sa propre fille, la jeune Jiao. En effet, celle-ci vit depuis un an dans un appartement luxueux des beaux quartiers de Shanghai, une fortune récente qui paraît suspecte. Chen, tenu au secret – tout ce qui concerne Mao reste un sujet très délicat en Chine –, est invité à l’approcher sous le masque de l’écrivain, la Sécurité intérieure n’ayant rien trouvé jusqu’ici. Voilà donc l’inspecteur mis « en congé » pour enquêter secrètement au manoir Xie, où Jiao prend des cours de peinture auprès d’un vieil héritier d’un capitaliste « noir ». Pour se lancer dans cette « affaire Mao », comme il l’appelle déjà intérieurement, Chen se procure Nuages et pluie à Shanghai, un best-seller sur la vie de Qian.

    Un ami l’introduit auprès de Xie sous le prétexte d’un livre à écrire sur le vieux Shanghai : on dit que le manoir a échappé aux destructions grâce à la liaison de l’ex-épouse de Xie avec un commandant des Gardes rouges. A part les jeunes filles du cours de peinture, ce sont surtout des « Vieilles Lunes » qui fréquentent les réceptions de Xie. On y joue des airs des années trente, tout évoque la nostalgie du passé. Dans l’atelier où Chen s’est glissé à l’écart des danseurs, Jiao vient le rejoindre et ils font connaissance. A première vue, elle ne semble pas une fille entretenue.

    Pour ses recherches, Chen s’adresse à un policier retraité, Vieux Chasseur, qu’il invite dans une maison de thé à la mode. « Beaucoup de choses, passées et présentes, sont racontées par d’autres comme des histoires autour d’une tasse de thé » dit La Chronique des trois Royaumes. Son interlocuteur devine rapidement où Chen veut en venir avec ses questions sur l’époque de la Révolution culturelle. La conversation tourne bientôt sur les épouses successives de Mao, « jetées » l’une après l’autre par cet homme « au cœur de serpent et d’araignée ». Vieux Chasseur promet de l’aider. De visite en visite, Chen constate que le propriétaire du manoir ne roule pas sur l’or, malgré son train de vie. Un promoteur lui a fait une offre pour détruire sa maison et bâtir des appartements de luxe, Xie l’a repoussée, mais il sait l’acheteur puissant, avec des relations et « des moyens noirs et blancs ». Une piste à suivre. Chen propose alors son appui à Xie – il connaît quelqu’un au gouvernement de Shanghai. Puis il invite Jiao à dîner.

    L’autre piste de Chen est inattendue. Il décide de relire les poèmes de Mao dans la perspective de la critique littéraire traditionnelle, appelée « suoying », c’est-à-dire « la recherche du véritable sens d’une œuvre dans la vie de l’auteur ». Des poèmes officiellement « révolutionnaires » peuvent avoir un lien avec une rencontre, un moment vécu. C’est ce que lui confirme un spécialiste de la poésie de Mao, d’abord peu disert, mais que Chen inquiète à propos de la réforme du « système des écrivains professionnels » en faisant miroiter l’intérêt pour lui d’une nouvelle publication sur Mao, pour laquelle ils collaboreraient. Ainsi Chen finit par apprendre que c’est bien Shang qui a inspiré « La milicienne » et aussi l’ « Ode à une fleur de prunier » et même que quelqu’un aurait vu chez elle un rouleau calligraphié par Mao. Une information utile.

    En plus du suspense de l’enquête proprement dite, compliquée par plusieurs meurtres, La danseuse de Mao intéresse par son contexte, celui de la Chine actuelle où le fossé entre riches et pauvres s’accentue, où les villes changent de visage, où les conversations restent très prudentes. Si le sujet « Mao » est assez tabou, en revanche « Mao était devenu une marque commerciale pleinement intégrée dans l’ère de la consommation, avec les restaurants Mao, les antiquités Mao ; on collectionnait les badges Mao et les timbres à son effigie. » Chen, grâce à l’intervention de Ling, son amie revue à Pékin, y visite l’ancienne résidence de Mao interdite au public.

    Imprégnés de culture chinoise, les dictons savoureux, les vers et les citations abondent, tirées notamment du Rêve dans le pavillon rouge. Chen a hérité sans aucun doute des goûts littéraires de son créateur. Les scènes de repas, formidables, décrivent les préférences culinaires des uns et des autres, d’un festin de crabes impromptu à l’incroyable banquet « impérial » au restaurant chic Fanshang, situé au dernier étage du « Moon on the Bund ».  Avec cet inspecteur principal, nous découvrons dans La danseuse de Mao les protagonistes d’une sombre affaire mêlant le présent et le passé et en plus, une atmosphère riche et subtile, qui nous conduira peut-être à lire ses autres enquêtes, en commençant par la première, Mort d’une héroïne rouge (2000).